Mathys Marie musicien, instrumentiste et facteur d'instruments plutôt pédagogue
En s’appuyant sur les enseignements reçus de ses maîtres, Mathys Marie illustre combien les jeunes générations peuvent faire vivre la tradition, et montre que les anciens conservent toujours une place essentielle dans la transmission.
Vous êtes un jeune musicien passionné aux multiples casquettes : professeur, instrumentiste, facteur et étudiant. Y a-t-il un souvenir marquant ou une rencontre particulière qui vous a donné envie de vous consacrer à la musique ?
Je me consacre à la musique depuis déjà quelques années. Pourquoi ? C’est une bonne question ! Je pense que c’est un moyen pour moi de m’épanouir. C’est quelque chose de viscéral : ça m’anime, ça me fait rire, pleurer, partager des moments inoubliables…
La rencontre qui a été décisive a eu lieu en sixième, quand j’étais en CHAM (classe à horaires aménagés musique). Notre professeure avait décidé de monter une comédie musicale composée par des collègues de l’académie de Toulouse : La vengeance du Bourdon. C’est à cette occasion que j’ai rencontré un bodegaire, et depuis ce jour-là, j’ai mordu à la musique traditionnelle.
Je jouais déjà de l’accordéon, mais plutôt dans un registre classique et contemporain. C’est en entrant au lycée que j’ai vraiment pris le chemin des musiques traditionnelles, en laissant de côté la pratique du conservatoire. Aujourd’hui, c’est cette musique traditionnelle qui me fait vivre et rythme mes journées.
Après l’accordéon, vous avez choisi la cornemuse occitane, la craba ou bodega. Qu’est-ce qui vous a séduit dans cet instrument et quelles sont ses particularités ?
Cet instrument est entré dans ma vie en sixième, mais je n’en joue que depuis quatre ou cinq ans. Il est très visuel : une peau de chèvre entière, avec un bourdon d’1m50 et un graïle (hautbois). Et surtout, il a un son unique. Pour moi, c’est la plus belle cornemuse.
La rencontre avec Claude Romero, figure de la facture instrumentale occitane, a été déterminante. Qu’avez-vous retiré de cet échange humain et musical ?
J’ai rencontré Claude en achetant ma première craba. Nous avons discuté, et je lui ai demandé s’il accepterait de me montrer comment il travaillait. Il a accepté et m’a « formé » en me montrant son savoir-faire. Puis un jour, il m’a dit : « Tu as vu, maintenant essaye… » Au début, je ne savais pas du tout faire ! Maintenant un peu plus, même si je n’ai pas encore tous ses petits coups de main.
Claude est pour moi l’un de mes nombreux grands-pères spirituels. C’est quelqu’un qui m’a beaucoup appris et que je respecte énormément. C’est aussi l’un des meilleurs cabretaires (la cabrette étant la cornemuse du Massif central) de tradition encore en vie que je connaisse. Et surtout, c’est un sacré personnage !
Devenu facteur d’instruments à votre tour, comment décririez-vous votre pratique ?
Ma pratique est une pratique totale. J’essaie de maîtriser toute la chaîne de fabrication : je coupe mon bois, je le fais sécher, je le travaille, je prépare mes peaux pour les cornemuses. La seule chose que je ne fais pas, c’est le tannage.
J’essaie de fabriquer du mieux possible, en créant des instruments uniques qui sonnent le mieux possible.
Par ailleurs, j’enseigne aussi, ce qui nourrit mon travail. Je donne des cours de craba et d’aboès (ou hautbois du Couserans). Mon premier instrument reste l’accordéon, mais je joue aussi du hautbois et de la craba. Le hautbois est d’ailleurs, avec la craba, mon instrument de prédilection.
Comment vivez-vous le lien entre l’artisan et l’instrumentiste ? Est-ce que l’un nourrit l’autre ?
Forcément, mes deux pratiques sont liées. Je fabrique des instruments qui me ressemblent, qui sonnent comme je l’imagine. Ce sont un peu mes bébés.
En tant que musicien, je recherche un son, et en tant que fabricant, j’essaie de tendre vers ce son.
Ce serait compliqué, je pense, de n’être que facteur et pas musicien.
Avec le groupe Frezinat, quels objectifs poursuivez-vous et quelle place occupe-t-il dans la scène traditionnelle actuelle ?
Avec Frezinat, on essaie de faire sonner tous les instruments que je fabrique, au service des danses traditionnelles, avec le groove nécessaire aux danseurs. On joue surtout dans les villages ou dans de petits festivals.
C’est compliqué de faire entendre ces instruments au timbre si particulier. L’oreille des gens est formatée par la radio, et la craba n’est pas le son attendu. La mode actuelle, c’est plutôt le trad avec machines (claviers, mixettes, séquences, etc.).
Votre appétit musical vous a aussi mené vers un groupe de sonneurs de cloches. Comment est née cette aventure et qu’apporte-t-elle à votre parcours ?
Le groupe des Sonneurs du Midi est en sommeil pour le moment, car nous avons du mal à trouver le temps de répéter. Je l’ai rejoint un peu avant le Covid, après un stage de carillon. J’ai découvert ce son qui m’a marqué, et j’ai voulu en rejouer. Ça tombait bien : une des musiciennes arrêtait au même moment.
Malgré votre jeunesse, vous enseignez déjà. Qu’aimeriez-vous transmettre à vos élèves, et qu’est-ce que cette expérience pédagogique vous apporte en retour ?
Et oui ! Nous ne sommes pas nombreux à enseigner, donc il faut s’y mettre ! Je donne des cours d’aboès au COMDT (Centre occitan de musiques et danses traditionnelles), et de craba au conservatoire de Carcassonne.
J’essaie de transmettre à mes élèves une certaine autonomie musicale. Je n’ai jamais pris un cours de craba, je l’ai domptée tout seul. C’est un instrument un peu solitaire, comme le pratiquaient les anciens. Parfois, on joue seul, donc il faut savoir régler son instrument et ne pas avoir peur de « mettre les mains dans le cambouis ». Ce n’est pas facile à apprivoiser !
En retour, je reçois énormément : j’apprends plein de choses, et surtout, ça permet de prendre conscience de ce que l’on fait quand on joue.
L’occitan, que vous apprenez à l’université, n’était pas présent dans votre famille. Pourquoi ce choix, et quel rapport personnel construisez-vous avec cette langue ?
Mes arrière-grands-parents parlaient occitan, mais je ne l’ai jamais entendu dans mon enfance.
Mon père reprenait parfois quelques expressions, mais c’est tout.
J’ai voulu apprendre cette langue au lycée pour pouvoir me débrouiller dans la musique traditionnelle et comprendre ce que disaient les gens. Aujourd’hui, je l’emploie tous les jours : une grande partie de mes amis et proches la comprennent et la parlent.
Enfin, quels sont vos projets d’avenir, quel horizon musical ou culturel aimeriez-vous atteindre ?
Côté facture instrumentale, je souhaite développer la fabrication de nouveaux instruments. J’ai déjà pas mal de travail à l’atelier, donc cela m’occupe beaucoup.
Sur le plan musical, je suis en train de monter un duo avec Eline Rivière, qui s’appelle Feubrèche. « FEUBRÈCHE : un violon qui ronronne et un accordéon qui surchauffe. Une mèche qui envoie des étincelles et un soufflet qui les ravive ». C’est de la musique à danser, essentiellement sur un répertoire du Sud-Ouest.
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J’ai aussi un spectacle intitulé Amaury et l’accord parfait, un conte musical pour enfants autour de la quête de ce fameux accord parfait, avec Gérard Garrigues, un autre de mes grands-pères spirituels.
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Et bien sûr, il y a Frezinat.
Mon envie est de jouer dans de nombreux endroits, partager ma musique et mon univers avec le public, à travers ces beaux instruments que sont les cornemuses et hautbois traditionnels.
Pour prolonger le plaisir de cette rencontre, vous pouvez écouter des extraits du conte
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Site : tele-buissonniere