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ENFANCE, CULTURE, MUSIQUE & PEDAGOGIE

Expériences pédagogiques et artistiques

Djenebou Bathily
Une poétesse sourde slame en langue des signes

Djenebou Bathily est une artiste polyvalente sourde (poétesse, chansigneuse, comédienne occasionnelle), elle se consacre en mode spécial à la poésie et au slam en langues des signes.
Nous avons échangé, par l’intermédiaire d’une interprète en LSF (langue des signes française).
Dans cette interview elle raconte son parcours passionnant, ses luttes en tant qu’artiste sourde et féministe et ses projets d’avenir.
En ce qui concerne l’écriture, elle m’informe que Sourd (avec S en majuscule) est un terme ethno - linguistique qui a été adopté par la communauté sourde pour désigner les personnes sourdes ayant en commun une identité culturelle, historique et une langue : la culture sourde, l' histoire des sourds et la langue des signes.

ENTRETIEN

réalisé par Cristina Agosti-Gherban le 26 octobre 2023

Bonjour Djenebou , merci beaucoup d’être là.
Dès l’âge de 14 ans vous vous êtes intéressée à l’activité artistique. C’est ce qui vous motive toujours en profondeur.
Comment cela a commencé?

Au départ j’étais à Paris à l’Institut national de jeunes sourds (INJS), en 1992 j’étais dans une classe bilingue.
La professeure de français, *signante, (*qui parle la langue des signes) nous a enseigné la poésie, très classiquement.
On lisait des textes, des poèmes et ça m’a beaucoup intéressé. Le professeur de LSF nous a enseigné le jeu de *dactylologie (*alphabet de la langue des signes, utilisé principalement par les personnes sourdes pour épeler un mot inconnu) et je voyais que le français et la langue des signes étaient complémentaires pour me permettre d’exprimer quelque chose.

Ensuite j’ai rencontré Emmanuelle Laborit, Sourde, comédienne révélée au grand public en 1993 avec son Molière de la révélation théâtrale pour son interprétation dans la pièce « Les enfants du silence », qui est venue à l’INJS pour présenter son livre « Le cri de la mouette ». Mon éducatrice Sourde m’a offert le livre que j’ai lu et cela a résonné en moi. Emmanuelle a parlé de l’IVT (International Visual Theatre). J’y suis allée, j’ai découvert le théâtre, les techniques, l’improvisation, ça m’a aidé à me construire, à prendre conscience de plein de choses, parce qu’avant ça il y avait beaucoup de choses dont je n’avais pas conscience. A l’INJS j’ai pu interpréter de petits rôles jusqu’à la classe de troisième. J’avais 16 ans et ensuite tout ça s’est arrêté pour moi, j’ai continué d’autres projets.

J’ai participé ponctuellement à des cours de théâtre entre 2007 et 2008, puis j’ai fait partie de l’association « Hai-Lylyne » . Cette association d’expression théâtrale, créé dans un souci humanitaire, a pour but de chercher des subventions et de collecter des fonds pour aider à la fondation d’un foyer pour les personnes sourdes d’Haïti.  C’est la professeure de théâtre, haïtienne d’origine, qui m’a proposé en 2008 d’être remplaçante pour le rôle principal, la slameuse.

Elle m’a dit qu’elle sentait que je pouvais faire ça, que j’avais les capacités. J’ai vu le texte, je l’ai traduit en langue des signes, en reprenant le style du slam et en réfléchissant à comment ça pouvait se faire en langue des signes. Je l’ai joué, j’ai trouvé ça très intéressant, ça m’a motivé et j’ai voulu approfondir cette démarche. Il y a peu de textes de slam qui ont été interprétés, je trouvais qu’il y avait quelque chose à faire, et qu’il y avait une liberté dans ce moyen d’expression qui était très exploitable.

Les sourds vivent beaucoup de situations de discriminations, et avec le slam ils ont la possibilité de parler, de militer, de lutter pour plein de choses. Je pouvais utiliser cet art pour pouvoir m’exprimer et parler de tout ça.

A un moment un slameur vocal m’a proposé de participer à son groupe à Toulouse. Le groupe collectif s’appelait Nep ‘Sonam, c’est un jeu de mots : nep à l’envers est open en anglais et sonam à l’envers est manos en espagnol. Open manos (les mains ouvertes en français). Il est composé de deux slameurs signants sourds, d’un slameur vocal bilingue (français -LSF ) et de moi-même en tant que slameuse signante.

Ça permettait de visibiliser la langue des signes, d’y sensibiliser le public, de parler de l’Abbé de l’Epée. Le public était en majorité entendant, mais il y avait des personnes sourdes. Le but était aussi d’essayer d’ouvrir le public entendant à la langue des signes, et on a eu beaucoup de retours positifs. Ça a été de 2008 jusqu’à maintenant.

On a beaucoup tourné en France jusqu’en 2012, mais après il y a des slameurs qui sont partis.

Quand vous faites des spectacles tout public et vous slamez, vous le faites avec un interprète?

Dans ce groupe il y avait un slameur qui chantait et moi qui faisais la langue des signes, donc tout le monde se retrouvait.

Mais quand vous êtes seule.

J’ai déjà vécu ça à Paris, sur un canal, sur une péniche, La Péniche Opéra. Il y avait des artistes qui chantaient et on m’a demandé d’intervenir et de slamer. Une intervention de 3 minutes, sans interprète, avec la mise en scène de Virginie Lasilier.
Le thème pour l’année 2010 - 2011 était «  Les cris du cri »  : cri d’amour ; cri de guerre ; cri de rue et cri de lamentation . C’était une belle expérience. Certains spectateurs entendants trouvaient que c’était une expérience corporelle et visuelle très intéressante.

Vous avez fait un spectacle Slam et Signes.

J’étais à Paris, j’ai participé à des ateliers de slam, j’étais la seule personne sourde, on communiquait par l’écrit, il n’y avait pas d’interprète non plus. Je signais et il y avait une personne qui en voyant ça m’a dit qu’elle imaginait un spectacle en langue des signes avec aussi du slam à l’oral avec des entendants et des sourds, pour abattre des frontières. Et créer un pont entre ces deux mondes.
J’ai obtenu un financement autour la culture et du handicap, j’étais slameuse en langue des signes et Ella Dilafé slamait à l’oral.
Il y avait un regard sur la mise en scène faite par un homme sourd, Laurent Valo. Il est directeur de collection de l’émission « L’œil et la main » sur France 5, il a beaucoup de connaissances, des compétences et d’expériences théâtrales.
Il y avait aussi Stéphane, alias Rasto, l’homme sourd qui s’occupait des aspects plus techniques, de la régie. Il était talentueux, penché sur le concept de Vusic fondé par VISCORE , *VUSIC (*comment traduire de manière visuelle la musique et ses variations). Alice Delachapelle s’occupait du graphisme et Claire Moineau de la chorégraphie. Une vraie équipe de professionnels, soudée.
On a travaillé autour de ce projet, pour que sourds et entendants puissent profiter de ce spectacle qui a été donné dans La maison des métallos.
On a animé aussi des scènes ouvertes.

Malgré ce très bon accueil en 2012, il y a eu ensuite des problèmes du côté de l’association Slam & Cie et le projet s’est arrêté.

Vous faites aussi des poèmes, qui ont été publiés dans un recueil intitulé « Les Mains Fertiles » , aux éditions Bruno Doucey.

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C’est une belle histoire. Brigitte Baumie, malentendante, musicienne, poétesse, faisant partie de l’association Arts Résonances a démarré ce projet avec Bruno Doucey dans le cadre du Festival « Vive Voix »  à Sète.

Chaque année différents poètes et poétesses sourds et sourdes sont invités. Les poèmes du poète vocal sont traduits par l’interprète LSF et vice-versa et sont filmés. Et tous ces poèmes sont recueillis dans ce livre. Il y a une cinquantaine de poèmes de quatre poètes  Sourds : moi-même, Levent Beskardes, François Brajou et Mathilde Chabbey, qui ont des styles bien différents. Mathilde et moi traduisons nous-mêmes, Levent et François font plutôt des traductions en dessins, la trace écrite est plus dessinée, c’est très enrichissant. Et il y a un DVD pour pouvoir les voir.

Vous aimez les échanges avec les poètes entendants et vous voudriez faire des projets avec d’autres artistes.

L’association Arts Résonances a mis en place des résidences de créations poétiques dans le cadre des Journées du Patrimoine. J’y ai participé avec Pauline Catherinot, entendante, poétesse, avec la collaboration de Claire de Féline pour un travail spécifique sur la flore méditerranéenne (Saint Jean de Buèges, le patrimoine naturel de la garrigue et le sentier des charbonniers).

Quels sont les projets pour la suite ?

Je suis une artiste polyvalente, ponctuellement comédienne et chansigneuse, je fais de contes, conteuse et poétesse. Je suis slameuse. Je voudrais me consacrer au slam et approfondir cette pratique.

Dans mes projets à venir à court terme, il y en a un avec l’association Arts Résonances. Ce sont des projets de recherche, d’expérimentation, de labo, etc. pour travailler sur la traduction de poèmes, et comment les interprètes peuvent participer ou ne pas participer.

Ensuite, en 2024, j’ai un projet avec l’association «  Accès culture ». Avec Aurore Corominas comédienne, qui est aussi interprète, on nous propose un spectacle « Une autre histoire du théâtre ». J’y participe en tant que comédienne. Le projet est de le rendre accessible, de l’adapter en langue des signes, et il sera donné en principe le 11 avril 2024

Ce titre a un double sens : l’histoire qu’on raconte et l’histoire avec un grand H.

En novembre il y a aussi un projet de chansigne sur le thème de la femme. Ce sera le 25 novembre, qui est la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. On est un groupe de chansigneuses femmes ( 3 sourdes, 3 entendantes, 2 interprètes) avec des profils différents. Et on va parler des souffrances faites aux femmes.

L’association Femmes sourdes, citoyennes et solidaires ( FSCS ) qui projettera ce clip lors de la fête de ses 20 ans le 18 novembre 2023, milite pour les droits des femmes sourdes. C’est un évènement public, mixte, il y aura un atelier de slam de 17h à 18h30 à la Cité fertile, à Pantin (93).

Voulez-vous ajouter quelque chose ?

En France il y a beaucoup d’artistes sourds de talent. Et qui méritent d’être connus et sont souvent invisibilisés. Poètes et poétesses, slameurs et slameuses, les artistes sourds, autant que les entendants, ont des choses à apporter et ce serait plus riche si on pouvait faire un travail en commun.
Et il faut œuvrer dans ce sens.

Souvent on pense que les choses sont acquises qu’on n’a pas à militer, mais en fait il y a encore plein de choses pour lesquelles il faut se battre.
En France il y a de petites choses qui se font à droite et à gauche, dans des associations, des théâtres, des festivals, on sent que les choses avancent pour la langue des signes et sa reconnaissance en lien avec le monde artistique, mais ce n’est pas fini pour autant. Il y a encore beaucoup de choses à faire et il faut continuer de se battre.

Ce qui me semble très important c’est la nuit de la poésie qui a eu lieu à l’institut du monde arabe, avec Jack Lang, ancien ministre de la Culture et qui dirige l’institut. C’était un évènement d’une grande qualité. Un vrai encouragement pour les sourds, avec des poètes et poétesses en langue des signes, avec des interprètes. C’est un évènement qui s’est passé jusqu’à quatre heures du matin. L’institut a débloqué des fonds pour payer des interprètes, qui nous mettaient en lien avec le personnel de l’institut. Pour que les équipes puissent communiquer avec nous.

C’est important de défendre la place des interprètes parce qu’on travaille ensemble.

Je vous remercie, Djenebou, pour cet échange et vous souhaite beaucoup d’épanouissement dans votre carrière artistique.

*

Voici quelques liens pour suivre le travail de cette artiste.

Intervention dans la nuit de la poésie, organisée par l’Institut du monde arabe.

Poème, en lien avec la revue GPS (Gazette poétique et sociale) N° 11 : Poésies sourdes

Présentation du livre Les mains fertiles

Présentation du spectacle Slam & signes: BookReader


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Numéro 2 : Le chant prénatal / 07-2023

Numéro 3 : Les techniques corporelles pour les musiciens / 08-2023

Numéro 4 : Focus sur le Créa,
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